
Trois semaines entre Chamonix et le Val de Greyssonney, au pied du massif du Mont Rose. Bruno et Nathalie sont partis à la découverte d’un territoire immense et sauvage, entre glaciers qui rétrécissent, crevasses qui s’ouvrent et 4 000 mètres qui se méritent. Le récit d’une cordée qui a appris à écouter la montagne.
Chapitre I — Chamonix, l’échauffement contraint
Tout aurait pu commencer autrement. Une entorse au poignet contractée quelques semaines avant le départ avait mis mes projets d’escalade en suspens. La montagne avait décidé de modifier le programme avant même que nous y soyons. Direction Chamonix tout de même pour une semaine — mais une semaine de randonneur, à contempler ce que d’autres graviraient.
Ce n’est pas si mal, finalement. On oublie parfois combien on est aveugle quand on grimpe : le regard absorbé par la roche, les mains, les pieds, la corde. Depuis les sentiers, la vue retrouve ses droits. L’Aiguille du Midi surgissait chaque matin des nuages avec cette arrogance tranquille propre aux géants qui n’ont rien à prouver.

Nathalie, elle, n’avait pas chômé. Avec un copain guide, elle avait enchaîné les 7 longueurs du Mont Chétif, versant italien du massif du Mont Blanc, avec vue plongeante sur la Brenva.

J’avais accompagné en rando. Ce n’était pas un sacrifice — c’était une autre façon d’être là, de partager l’altitude et la lumière. Il y avait du baume dans cette semaine-là.


Chapitre II — Greyssonney, une découverte totale
Nous connaissions le Val d’Aoste. Nous avions déjà par le passé atteint le sommet du Grand Paradis (4 061 m) depuis la Valsavarenche. Il fallait changer d’horizon. Cette fois, direction Greyssonney, fond du Val d’Aoste, au pied de l’immense massif du Mont Rose. Une découverte totale.

La vallée de Greyssonney a quelque chose de sauvage qui surprend. Pas d’animation de station, peu de touristes. Des alpages, des forêts, des villages de pierre. Et au fond, ces glaciers qui descendent encore jusqu’à des altitudes raisonnables. Exactement ce que nous cherchions.
Chapitre III — La Pointe Giordani : altitude mode d’emploi
Les premiers jours, la météo a tranché pour nous : froid, instable, nuages bas. Nous avons utilisé ce temps pour s’acclimater. Objectif : la Pointe Giordani, 4 046 mètres — glacier peu pentu, crevasses bien bouchées, quelques pas en rocher aérien pour finir. Mais à 4 000 mètres, rien n’est vraiment simple quand les jambes ne connaissent pas encore l’altitude.


La Giordani nous a rappelés à l’ordre. Les premiers cents mètres à 3 800 m, le rythme ralentit, la respiration s’adapte. Puis quelque chose se règle. Le panorama sur le massif du Mont Rose commençait à livrer ses secrets topographiques. Sommet atteint. Premier 4 000 coché.
Il ne faut pas se forcer. On est moins souples. Ce sera pour une autre fois.
Chapitre IV — Quintino Sella : la leçon de la montagne
Le refuge Quintino Sella est l’un de ces endroits qui justifient à eux seuls un voyage. Pour y accéder, une vraie course de rocher à la journée, bien chargés. Pas une marche d’approche — une course.
L’objectif : la Punta Castore, 4 223 mètres. Mais la montagne avait d’autres plans. Pluie et grêle la nuit. Le lendemain : l’antécime de la Punta Félik verglacée sur 150 mètres à 55°. Des cordées posaient des broches sur une glace incertaine.

J’ai attaqué les premiers 30 mètres. Puis nous avons évalué. La montagne sera là l’année prochaine. Pas forcément nous. Retour au refuge. Redescente. Et cette conviction tranquille d’avoir pris la bonne décision.
Pour les grimpeurs intéressés
- Refuge Quintino Sella : 3 585 m — accès depuis Greyssonney en course de rocher à la journée
- Punta Castore : 4 223 m — PD/AD voir plus selon conditions
- Réservation indispensable quelque soit la saison
- Matériel : crampons, piolet, baudrier, casques, broches à glace et autres matériels obligatoire
- Formation en alpinisme obligatoire pour bien débuter avec un guide nécessaire
Chapitre V — La Pyramide Vincent : revanche et panorama
Il y a quatre ans, en juin 2022, nous étions venus spécialement pour cette course. Sur le glacier du Lys, mon bâton avait traversé un pont de neige et je m’étais enfoncé jusqu’à mi-cuisse au-dessus d’une crevasse. Demi-tour immédiat. La Pyramide Vincent nous avait attendus.
Quatre ans plus tard, nous revenions. Nuit au refuge Gniffetti (3 611 m). Réveil à 4 heures. La nuit alpine avant un sommet a ses rituels immuables : le thé chaud, les chaussures froides, les crampons à tâtons dans le noir. Puis le départ dans le silence et le froid.

Sommet. 4 215 mètres. Le panorama sur le Lyskam, le Castore, le Polluce, le Monte Rosa, le refuge Margherita accroché à son rocher à 4 556 m — tout s’assemblait enfin. Et avec lui, de nouveaux itinéraires envisageables.



Tout est positif. Il reste encore de beaux projets pour l’an prochain et les années suivantes, tant que nous pourrons.
Petite frustration : nous aurions pu enchaîner en traversée le Corno Nero. Une prochaine fois. La montagne sait garder des raisons de revenir.

Chapitre VI — Ce que la haute montagne nous dit
Ce que ce séjour nous a confirmé avec force, c’est l’accélération des dégradations en haute montagne. Des conditions de mi-août en cette fin juin. Des crevasses qui s’ouvrent là où la neige tenait. Le réchauffement climatique n’est pas une abstraction en haute montagne — c’est une réalité quotidienne, concrète.

Nous sommes rentrés avec la satisfaction des objectifs partiellement atteints, la sagesse des renoncements assumés, et des images plein la tête. Et la certitude que la montagne nous attend l’année prochaine.
Le bilan du séjour
- Chamonix — Randonnées, Nathalie : voie 7 longueurs Mont Chétif (versant italien)
- Pointe Giordani — 4 046 m ✓ (acclimatation)
- Punta Castore — 4 223 m — demi-tour conditions glace (bonne décision)
- Pyramide Vincent — 4 215 m ✓
- Projets futurs — Corno Nero, Punta Zumstein, Rifugio Margherita
Bruno & Nathalie — 30 ans de courses en montagne

Texte et photos : Bruno & Nathalie · ECT37 · Juin–Juillet 2026 – Propos recueillis par Jérôme CHEMIT
